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CE QUI EST DESORMAIS INELUCTABLE

Tribune

Le président a fait une adresse à la Nation ce 16 avril 2019. L’adresse qui était très attendue a-t-elle été à hauteur d’espérance? Allons y ensemble nous en rendre compte par nous mêmes.
Le président a dit combien il a été affecté par l’incendie qui a ravagé l’Eglise Notre Dame de Paris et a exprimé la solidarité du peuple malien au peuple Français.
Le président a évoqué la situation au Nord du pays pour se féliciter de la mise en œuvre du processus DDR.
S’agissant du Centre, les conflits intercommunautaires ont suscité des passions ayant conduit à un degré de violence ayant remis en question nos valeurs ancestrales et notre longue tradition du vivre ensemble
Le président s’est inquiété de l’état de l’école. Comme geste d’apaisement, il a invité à payer les salaires retenus des grévistes. Il a évoqué l’état de notre jeunesse. Il a dit la nécessité de sa prise en main.
Outre ces questions, l’allocution du président était essentiellement articulée autour de deux sujets:
– le dialogue politique inclusif tant réclamé par l’opposition et la société civile est pertinent. Le président dit y adhérer. Mais il se tiendra le moment venu.
– Ce qui est urgent c’est la tenue de concertations nationales autour de la révision constitutionnelle du 23 au 28 avril 2019. Il va désigner des personnalités pour mener ces concertations.
Son appel à l’unité sera t-il entendu dans ces conditions?
J’estime que le Président a raté l’énorme opportunité de faire de cette adresse à la Nation un acte salvateur, un acte de réconciliation entre Maliens.
Le passage en force de la réforme constitutionnelle suit son cours. En effet les dates des concertations sont connues pour ce faire.
Quant au dialogue politique inclusif, il devra attendre. Aucune date n’est annoncée pour sa tenue. En tout état de cause, ce ne sera pas avant la réforme constitutionnelle.
Qui participera à ces consultations nationales sur la réforme constitutionnelle? Serait-ce le même carde de concertation auquel l’opposition a refusé de participer, parce que fruit d’une démarche unilatérale?
Sur quelle base vont être désignées les personnalités qui vont piloter les consultations nationales?
L’opposition va t elle accepter d’adhérer à un processus qu’elle a récusé dès le départ, car n’étant pas inclusif?
En mon âme et conscience, la démarche du président ressemble à une fuite en avant. » La réforme constitutionnelle ou rien », tel semble être le choix opéré par le président.
Quid des autres demandes des Maliens quant à la remise en cause de la gouvernance actuelle? Il ne l’a pas abordé.
Quid des mesures pour soulager le quotidien du Malien et son mal vivre?
Quand le Président dit qu’il a entendu les frustrations de son peuple, il n’en est rien ou il feint de l’ignorer
Cette allocution est une allocution de plus, imposée par les pressions. Elle n’est pas le fruit d’un ressenti personnel. Et puis qu’elle lui a été imposée, il en a profité pour enfoncer le clou de sa réforme constitutionnelle. L’allocution, loin d’apaiser des frustrations, provoquera inéluctablement davantage de frustration. Elle n’avait pas sa raison d’exister. C’est un non évènement!
Ce qui devient inéluctable, c’est le raidissement des positions et une possible rupture définitive entre gouvernants et gouvernés.
Ce qu’il eût fallu faire c’était:
– de rassurer la Nation « Je vous ai compris »;
– de prendre langue avec nos partenaires « garantors de l’Accord de paix » en leur renouvelant l’engagement ,en vertu du principe juridique du PACTA SUNT SERVANDA, à appliquer l’accord, en particulier concernant la création de la deuxième chambre tout en demandant le temps d’écouter le peuple. Entre temps, on pourrait mettre en œuvre la mesure transitoire qui consiste à élargir la composition du Conseil des collectivités territoriales aux jeunes et aux femmes comme le prescrit l’Accord.
Soit dit en passant, au moins 95% de l’accord ne sont pas liés à la réforme constitutionnelle. Pourquoi ne pas prendre des mesures diligentes pour mettre en œuvre de bonne foi les 95% pendant que la Nation se concerte sur les réformes institutionnelles et politiques, y compris la création de nouvelles collectivités décentralisées et sur la réforme de la constitution. Ainsi la poire serait coupée en deux: les groupes armés partenaires à l’Accord auraient gain de cause tout en se souciant du devenir du reste de la Nation. Concernant la création des collectivités décentralisées, en attendant l’aboutissement des consultations sur leur configuration, on pourrait déjà opérationnaliser celles créées en 2012.
Il ne doit pas y avoir un perdant et un gagnant dans la mise en œuvre de l’accord. Les revendications des populations du Nord doivent être réconciliées avec les attentes du reste du pays. En voulant forcer la mise en œuvre de l’accord au détriment du reste du pays, on ne ferait que déplacer le problème vers d’autres régions. Est-ce cela l’objectif ultime?
En conclusion, le président a pour une dernière fois raté le coche. A moins d’un miracle, ce sera la fracture consommée.
Il n’a pas fait sien le message de sagesse contenu dans le discours du représentant des Etats Unis auprès des Nations Unies devant le Conseil de Sécurité le 29 mars 2019 disant la frustration de son pays du fait qu’il n’y ait pas eu de progrès dans la mise en œuvre de l’accord et de la détérioration de la sécurité dans le centre. Le discours attribue l’échec au refus des dirigeants maliens d’assurer l’inclusivité dans la gestion politique du pays. Les Etats Unis ont dit tout haut ce que la France pense tout bas! Cela en dit long sur l’entêtement de nos dirigeants. Ils en assumeront les conséquences tôt ou tard.
A bon entendeur salut!
Cheick Sidi Diarra
Ancien Ambassadeur du Mali
auprès des Nations Unies
kelendji2@gmail.com

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