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CE QU’IL FAUT COMPRENDRE

CE QU’IL FAUT COMPRENDRE

La marche historique organisée, le vendredi 5 avril, à l’initiative de Cheick Mbouillé Haïdara et de l’Imam Mahmoud Dicko, aura sonné la fin de la récréation quant aux mauvaises pratiques en matière de gouvernance et d’éthique dans le pays. Je suis certain que la portée du message aura été reçue dans toute son amplitude. Il y a un avant 5 avril et il y aura un après 5 avril.
L’initiative de la marche suscite quelques remarques de ma part:
I- Par rapport à la démarche
Le mouvement est parti des leaders religieux. Les groupements de partis politiques, les organisations de la société civile, les syndicats l’ont rallié par la suite. C’était une action ponctuelle devenue collective par la force des choses.
Une telle approche pose un problème de coordination et d’appropriation autour d’une cause nationale, qui transcende les clivages politiques et idéologiques. La défense de la Nation et le sauvetage du pays est une question de sursaut national incombant à chacun.
C’est pourquoi dans ma précédente tribune, j’avais proposé la création d’une Grande Alliance pour sauver le Mali. J’y reviens pour vous en dire les raisons et les avantages:
a) Elle servira comme un organe de veille citoyenne qui agira chaque fois que de besoin pour arrêter les excès et abus de gouvernance;
b) Elle aura une structure de coordination légère et permanente, qui lancera l’alerte et coordonnera les initiatives à prendre;
c) les décisions seront concertées et consensuelles, d’où l’appropriation des initiatives par tous les acteurs;
d) Un objectif stratégique « SAUVER NOTRE PAYS » et des objectifs spécifiques ainsi des principes devant guider pour les choix de décision et d’action seront convenus dans une Charte pour la Sauvegarde du Mali;
e) la participation sera ouverte à toute personne physique ou morale adhérant aux valeurs définies;
f) chaque personne physique ou morale s’engagera à mettre en œuvre sa capacité de mobilisation pour la cause commune.
Je salue au passage le soutien que le FSD a décidé d’apporter à la proposition. Si elle était adoptée, la démarche permettra de décupler notre capacité de mobilisation contre l’injustice et contre les excès dans la gouvernance.

II- Le choix des thèmes pour la mobilisation:
Au cours de la marche du vendredi 5 avril, un des slogans était d’obtenir le départ des forces étrangères du Mali.
Je voudrais en appeler à la prudence sur ce point. Les raisons en sont les suivantes:
a) Le Mali en tant que pays d’accueil bénéficie de l’appui des forces étrangères à nos FAMAs. Les forces armées et de Sécurité du Mali n’ont pas atteint le niveau de préparation leur permettant d’endiguer les coups de boutoir des terroristes et de tous les autres qui nous veulent du mal. J’en veux pour preuve notre réaction inadaptée face aux multiples attaques. Nous avons le sentiment que nous ne progressons pas. Quelle que puisse en être la raison, nous nous devons de répondre à cette présence étrangère avec raison et intelligence plutôt qu’avec le cœur et les émotions.
b) le Mali contribue à hauteur de 0,004% au budget ordinaire des Nations Unies estimé à 5,4 milliards de dollars pour 2018-2019 soit 261.000 dollars sur 2 ans (résolution 73/271 DU 22 décembre 2018)
c) le Mali étant un pays les moins avancés (PMA) est classé dans la catégorie J au titre des contributions au budget des opérations de maintien de la paix bénéficiant de 90% de dégrèvement (résolution 73/272 du 22 décembre 2018). Ce qui veut dire qu’un dégrèvement de 90% est accordé au Mali sur une contribution représentant 0,004% du budget des opérations de maintien de la paix. Concernant la MINUSMA dont le budget est estimé à 1 milliard de dollars, la part du Mali serait de moins de 10.000 dollars par an. C’est dire donc que les charges de fonctionnement de la MINUSMA sont non pas sur les épaules du Mali, mais plutôt sur les épaules de pays comme les USA (22%), l’Allemagne (6,090%) ou la France (4,427%.)
d) la présence des Missions étrangères au Mali crée des activités économiques. Notre gouvernement pourrait toutefois négocier un plus grand accès des nos opérateurs économiques à une part plus importante des marchés de la MINUSMA.
e) Il convient de prendre en compte les sacrifices consentis au quotidien par chaque élément de la MINUSMA et de Berkhane pour notre sécurité, sacrifices pouvant aller jusqu’à donner leur vie pour notre quiétude à Bamako.
f) la présence étrangère exerce un ascendant moral sur les ennemis du Mali.
Cependant il n’y a pas que des avantages à la présence étrangère au Mali. J’estime qu’il y a trois domaines qui doivent nous préoccuper:
– L’incidence négative de la présence étrangère sur notre tissu social et sur notre mode vie, pour ne pas dire nos mœurs. La pauvreté abjecte ambiante expose notre société à des abus possibles de la part d’éléments des peu soucieux de ce qu’ils laisseront derrière eux. Cela va de l’exploitation sexuelle à l’achat facile de conscience, à l’influence sur le processus décisionnel… Mais les Nations Unies prévoient un code conduite qui prescrit la tolérance zéro. Si les dénonciations sont faites par les victimes et si les sanctions sont appliquées, cela nous mettra à l’abri des excès. La sensibilisation de la population devrait être permanente par rapport à ses droits.
– Les rumeurs d’implication d’éléments des forces étrangères dans le trafic de matières premières sont persistantes. Par mesure de précaution, notre pays devra trouver, par voie d’accord avec les missions en présence, les moyens de prévenir de telles pratiques.
– Il prévaut une impression d’inefficacité des missions présentes au Mali. En attestent, les attaques terroristes multiples contre les populations civiles et les conflits inter et intracommunautaires ayant fait des milliers de morts. Les mécanismes de prévention, d’alerte précoce et d’intervention rapide semblent inexistants aussi bien au niveau de les FAMAs que des forces internationales.
En attendant que nos forces armées et de sécurité ne soient réarmées moralement et matériellement, il est urgent de s’appuyer sur la présence internationale pour assurer la protection des populations civiles. Des actions sont en cours pour rendre ces options effectives et viables
En effet, les Nations-Unies, dans la dernière résolution renouvelant le mandat de la MINUSMA, ont décidé d’élargir le mandat de la Mission aux régions du centre pour organiser des patrouilles mixtes avec les FAMAs pour prévenir les conflits intercommunautaires et protéger les populations civiles. Cette nouvelle mesure serait en cours de préparation.
Quant à Barkhane, il vient de décider d’ouvrir une base dans le Gourma à la frontière entre le Mali et le Burkina Faso devenue le ventre mou sécuritaire. Ainsi Barkhane évolue dans sa présence du nord vers le centre.
Vous constaterez que je n’ai pas mentionné le G5 Sahel. Il devra encore faire ses preuves. Personnellement, je ne suis pas convaincu que des Etats souverains puissent créer une structure conjointe de défense en comptant sur des tiers pour en assurer le fonctionnement. Ce n’est pas viable. On peut nous aider à nous équiper et à nous installer, mais pas en payant les émoluments de nos hommes de troupes. Là, je dis qu’il faut s’assumer pour mériter le respect des autres.
Pour conclure sur la question de la présence étrangère, évitons d’agir sous le coup de l’émotion. Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. Vouloir le départ des forces étrangères en ce moment précis, c’est ouvrir la brèche pour que les terroristes s’y engouffrent. Notre armée ne pourra pas endiguer une déferlante terroriste en l’état actuel.
A bon entendeur salut!
Cheick Sidi Diarra
Ancien Ambassadeur du Mali auprès des
Nations Unies
kelendji2@gmail.com

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